Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

21/08/2016

La « tradition originelle » du Rite Écossais Rectifié serait une version « mixte » de la Stricte observance !

La période estivale aura vu la mise en ligne, chez nos amis de Baglis TV, d’une table ronde faisant suite à la parution du dernier ouvrage d’André Kervella, sur Le baron de Hund et la Stricte observance templière  (La pierre philosophale, mai 2016).

sot01.jpg

« Attention, signalait un commentateur sur les réseaux sociaux, à conserver le niveau d’exigence qui fait la qualité et la réputation de Baglis Tv, par la qualification des intervenants sur ces sujets difficiles, où n’importe qui ne peut pas dire n’importe quoi. »

 

Si André Kervella[1] répond largement à ce critère d’exigence, plus  surprenantes, seront les interventions  de son interlocuteur, Laurent Jaunaux, présenté – à juste titre – comme auteur « de très nombreux articles qui concernent la franc-maçonnerie (…) ; maçon depuis plus de 25 ans, appartenant à la GLTSO en ayant occupé des fonctions au Grand Prieuré national », et dont la biographie proposée sur le site, nous précise qu’il est « fondateur et administrateur du site franc-maçonnerie française »[2].

Dans les domaines de l’historiographie (qui ne relèvent en aucun cas du « témoignage », des goûts personnels ou des intuitions), l’expression sur un espace public nécessite une méthodologie sévère, et la position occupée au sein de structures obédientielles ne suffit pas. Elle pouvait toutefois, concernant notre intervenant, nous laisser supposer, face à un spécialiste de ces questions, une certaine prudence dans le discours, et quelques compétences, ou informations, qui auraient justifié de sa contribution à cette table ronde.

Au titre de ces informations, c’est donc de lui, que nous apprendrons avec stupéfaction que « Von Hund reste le fondateur, j’ai presque envie de dire le "refondateur" [sic !] lointain du Rite Écossais Rectifié, puisque Willermoz est arrivé après pour réformer la Stricte observance. »

Avons-nous bien entendu ?

« En quoi est-il plus fondateur du RER que Willermoz ? », s’interroge Caroline Chabot, animant cet échange.

« Le RER, poursuit Laurent Jaunaux, a gardé les tableaux de la Stricte observance, notamment sur ses quatre grades symboliques. Et ces tableaux, je les crois fortement jacobites (…). Le lion qui est sous un rocher jouant avec ses outils de mathématiques, alors qu’il y a un ciel d’orage, c’est une métaphore, une allégorie frappante. La Stricte observance l’avait. Au Rite Écossais Rectifié on l’a aussi. Quand on sait que le symbole, l’animal fétiche de l’Écosse, qui figure sur son blason, c’est le lion : ce lion qui est à l’abri d’un rocher, qui est en train de faire des calculs alors qu’il y a l’orage dehors, pour moi, c’est ni plus ni moins que la métaphore des Stuart qui sont à l’ombre, à l’abri quelque part, certainement en France, et qui préparent leur reconquête. »

Voilà tout …

Difficile alors, pour la scène évoquée, d’entrevoir de plus grandes choses que la reconquête d’un royaume qui n’a plus rien de céleste. Il faudra donc se contenter des signes de servitude au Roi d’Angleterre, plutôt qu’à l’état de nature corrompue par la chute adamique, et de ces quelques élucubrations, voulant exprimer une inspiration originale, alors qu’elles sont anciennes, puisque déjà signalées en 1929 par René le Forestier (La Franc-maçonnerie templière et occultiste, p. 437, note 8). « Bien que touchante et sympathique, l’histoire des Stuart n’intéresse que médiocrement la vie spirituelle d’un Maître Écossais de Saint-André », écrivait un Jean Saunier en 1971[3], en fidélité à ce qui constitue sans doute le dispositif rituel le plus accompli dans les domaines maçonniques, en terme d’enjeu destinal et ontologique. Il sera supposé, au cours de l’échange, que le lien politique finissant par se distendre, il cèdera (dans un second temps, seulement) à des interprétations plus « philosophiques » : le corpus doctrinal de la Réforme willermozienne, la « Sainte Doctrine parvenue d’âge en âge par l’Initiation jusqu’à nous[4] »,  placée au cœur de la vocation réparatrice de la démarche rectifiée, ne devient qu’une option chronologique …

Rudolf Koller.jpg

Tableau du peintre suisse Rudolf Koller (1828-1905), temple de la loge « Modestia cum Libertate », Lindenhof, Zurich.

 

Exagérons-nous, en focalisant sur une faille qui ne serait pas significative ?

Mais à quel type de projet peut conduire cette vision d’un Rite Rectifié amputé de son environnement métaphysique initial, et donc modifiable ?

À cette remarque significative, sans doute, répondant à la question des initiatives de résurgences contemporaines de la Stricte observance, qu'il n'y a pas lieu de commenter ici, mais qui sont présentées comme « un groupe de frères et de sœurs QUI ONT DÉCIDÉ D’EN VENIR A UNE TRADITION ORIGINELLE DU RITE ÉCOSSAIS RECTIFIÉ [sic !] (…) et qui vont apporter une nouvelle vision de la démarche chevaleresque, qui inclut les sœurs. On est au 21eme siècle, pendant très longtemps le RER n’a été réservé qu’aux hommes … » (Laurent Jaunaux)

Propos aberrants, mais dans la logique d’un dispositif ou chacun peut, sur la base d’initiatives personnelles, fonder un système en l’adaptant à ses vues personnelles : Grands « Prieurés » nationaux , mixtes[5],  associés à des Obédiences multi-rituelles qui les ont parfois impulsés … en lieu et place d’une Réforme willermozienne ayant procédé à une « rectification » de la maçonnerie andersonienne, perçue comme « apocryphe » par le Régime Rectifié, car ignorante de la doctrine de la « réintégration » et des propédeutiques nécessaires à son enseignement.

« Le RER n’est pas un système de patente. Ce qui explique qu’il y a plusieurs Grands prieurés en France, et dont la plupart se reconnaissent. » (Laurent Jaunaux)

« La plupart se reconnaissent » ?

Nous voici réconfortés.

Et peu importe le soin que mit Jean-Baptiste Willermoz à préserver le dépôt doctrinal et structurel du Régime, et la façon dont il fut précieusement confié en 1830 au Grand Prieuré d’Helvétie.

Peu importe aussi, puisqu’il nous a été dit que « le RER n’est pas un système de patente » [sic], la « Charte constitutive pour l’instauration de la Préfecture de Paris sous l’égide du Grand Prieuré d’Helvétie, et Lettres patentes pour le réveil du Régime Écossais Rectifié en France, sous l’égide du Grand Directoire des Gaules (20 et 23 mars 1935). »

Sans doute, leur préfère-t-on  les petits accommodements obédientiels des structures signalées dans la biographie[6] de notre intervenant, toutes, sans aucune exception,  détachées du lien de transmission effectif et valide avec le « réveil » opéré en 1935, et fort éloignées des grands principes structurels de l’Ordre.

 

UGPH-300x300.png

« Voici comment, indiquait Camille Savoire, nous avons régulièrement réveillé en France le Rite Rectifié : ce réveil ayant été fait en accord et avec le concours de la seule puissance ayant autorité suprême du Rite au monde et en conformité des décisions des divers Convents de 1778, 1781, 1808, et 1811, et en exécution de la décision prise en 1828 par le Directoire de la Vème Province de Neustrie déléguant à la dernière de ses préfectures, dite de Zurich, ses archives, prérogatives, droits, etc …, avec mission de les conserver jusqu’au jour où le réveil du Rectifié pourrait s’effectuer en France et lui permettrait de s’en dessaisir[7]. »


"Stricte Observance templière et franc-maçonnerie" (extrait)

 

[1] Le site indique notamment, sur l’espace biographique qui lui est consacré, sa qualité de « docteur en philosophie et docteur ès lettes (histoire des systèmes de la pensée moderne) », et son parcours d’enseignant en logique, épistémologie et pragmatique du langage. »

[2] Laurent Jaunaux anime également sur internet, outre son espace personnel (http://www.jaunaux.fr/), des pages orientées vers la culture écossaise : http://www.clanramsay.fr/

[3] Jean Saunier, « Introduction à l’étude du grade de Maître Écossais de Saint-André », Les Cahiers verts, n°3, 1971.

[4] Jean-Baptiste Willermoz, Statuts et Règlement de l’Ordre des Grands Profès, Ms 5.475, BM Lyon.

[5] « Nos lois et la bienséance ne nous permettent pas d’admettre les femmes dans nos assemblées (…). » (Rituel d’apprenti, 1802)

[6] http://www.baglis.tv/intervenants/2755-laurent-jaunaux.html

[7] Cf. P. Noël, Le Rite Écossais Rectifié en France au XXe siècle, Cahiers Villard de Honnecourt, n°45, 2ème série, 2001, p. 190.